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Chronique – Frédéric Huet « Guillaume Dustan »


Frédéric Huet « Guillaume Dustan », 2011 LC Editions

Ce n’est pas chose aisée que de chroniquer le livre d’un ami. Il ne faut ni tomber dans l’hagiographie, ni éventuellement dans l’attaque règlement de compte, le cas échéant.

Pour cela, je vais d’abord présenter l’histoire de sa maison d’édition, LC Editions, chez qui il vient de publier son quatrième livre , Guillaume Dustan. Née en décembre 2010, la maison LC Editions ne se destinait à l’origine qu’à faire du numérique. Pas par un goût profond pour le dématérialisé – son patron Christophe Lucquin est un fanatique du papier, de « l’objet-livre », un « fétichiste », dirait leur attachée, que je remercie chaleureusement ici – mais par réalisme, souci de réalité économique : le livre numérique, ça marche. Néanmoins, il fut décidé plus tard qu’il y aurait de petits tirages papier, pour l’amour de l’objet, avec un soin tout particulier apporté à l’aspect et à l’objet, les papiers, soigneusement choisis, le grammage, la mise en page, la typographie et les fontes. Voilà pour l’objet.

Pour le volet éditorial, la ligne est claire, comme dirait Floc’h : que des livres extrêmement forts, refusés par tous les grands éditeurs mainstream, soit la plupart des germanopratins (qu’il ne s’agit pas de démonter ici, on a vraiment autre chose à faire). Des livres forts, avec comme parti pris des textes coup-de-poing, dans une démarche presque sado-masochiste, la volonté délibérée d’aller plus loin dans ce qui est publié. Pas de place pour le mièvre, pour le tiède, chez LC. « C’est comme ça. », comme dirait Christine Angot … Au niveau des auteurs, les choix sont guidés de la même manière : des personnalités très fortes , limite dérangeantes, des gens ayant des choses à dire, des messages à faire passer, des textes qu’on ne lit pas ailleurs, dont personne ne veut parce que « C’est trop particulier » ou « Ça ne se vendra pas » – on ne reviendra pas sur le système de l’office-retour, par exemple… Les fins de non-recevoir ronéotypées en guise de réponse-type aux envois de manuscrits n’ont pas cours chez LC – oui, ou non. Au niveau corporate enfin : l’entraide est une vertu pratiquée par chacun chez LC, dans tous les sens, des auteurs vers l’éditeur ou d’autres et vice-versa. Pas de « service truc » ou de « département machin » chez LC.

Guillaume Dustan

Le livre, à présent. Son histoire, sa beauté. La première critique que je  pourrais en faire, je la passerai sous silence, quitte à passer pour un lâche, mais je préfère m’attacher à ce qui fait la beauté du texte, son intelligence. Parmi les auteurs de chez LC, Clarisse Mérigeot, l’auteur de Lettre à Pauline Pantocrator est tombée sur ce manuscrit de Frédéric Huet, l’a lu, est tombée amoureuse,a dit à Christophe Lucquin qu’il était hors de question de laisser ce texte dormir dans des tiroirs ou, pire, dans des piles de « Nous avons bien reçu votre manuscrit. Malgré l’intérêt évident de votre… et votre plume au style… Nous ne pouvons donner suite à… Nous vous souhaitons tout le meilleur pour votre… », et clac, clap de fin, un-deux-trois, c’est bâché, auteur (à succès) suivant. C’est là qu’intervient cette fameuse entraide évoquée plus haut : elle l’a ensuite relu, en a raturé la moitié, l’a sérieusement tronçonné – on dirait, inélégamment, débarrassé de ses scories. L’a ensuite transmis à C. Lucquin qui l’a lui-même relu et y apporté ses propres corrections. J’ai moi-même une épreuve définitive, corrigée encore de la main-même de l’auteur, qui est un perfectionniste infatigable – il ne vous dirait pas le contraire, puis s’empresserait d’ajouter qu’il est quelqu’un de simple, qui n’est pas du tout dans la « figure de l’écrivain ». Ça fait une drôle d’impression, croyez-moi. Sa dédicace est encore plus croquignole.

Dans la chronique qu’en donne, et malgré l’amour que je lui porte, Ariel Kenig dans Têtu , il me semble qu’elle manque son objet : parler du livre, quand elle s’attache à son objet, enfin plutôt en l’occurrence, à son sujet, Guillaume Dustan. Ce qui est l’objet du présent billet. Récit d’un amour, presque classique : on sait dès les premières pages comment tout cela va se terminer. C’est à cet amour que Frédéric Huet consacre son quatrième ouvrage. Un amour beau, dur, tortueux, heureux, cassant. Notamment en raison de la personnalité, complexe, de son sujet-objet, Guillaume Dustan, dont la réputation sulfureuse et l’image médiatique ont, hélas, dévoré, envahi et débordé sur ce qu’il était avant tout : un intellectuel et un écrivain. Un bon écrivain. Assez injustement méconnu. Eclipsé par sa personna au caractère éminemment sulfureux, ombrageux, entre douceur, intelligence, provocation et trash absolu. Infiniment plus vendeur que ses livres, fallait-il croire. Le livre est court, découpé en deux parties. Elles se chevauchent, s’interpénètrent, la deuxième revenant plus en détail sur certains aspects méconnus de la personnalité de Dustan. Frédéric Huet s’attache ici à donner quelques clés pour déchiffrer une personnalité hautement ambivalente, navigant sans signe de changement apparent entre la douceur la plus tendre qui soit et un monstre d’orgueil, classiste et méprisant. Le parallèle avec Cet amour-là de Yann Andréa se fait immédiatement. Et l’ombre de Duras, forcément, plane, en filigrane, sur le livre. Quelques phrases durassiennes à souhait, très belles, s’égrènent dans un livre au ton relativement simple et alerte, récit vivant, et non simple acte notarié d’un amour mort deux fois – à sa fin première, puis le 3 octobre 2005. Les phrases : « Pas de souvenirs. Tuer l’image. » (p. 9), « [ses phrases] elles me plaisent infiniment » (p. 16), « Qui peut dire connaître l’autre ? (…) Des mots, des images, des scènes. » (p. 70).

L’amour, puisqu’il en est question. Le besoin d’affection, de câlins, chez GD, chose qu’on pouvait ignorer de l’auteur qu’on imagine plus à même d’aligner les plans-cul chez lui ou dans des bars sombres parisiens. Son côté bucolique – les scènes de Dustan cueillant des pissenlits dans un champ avec Philippe Joanny touchent juste, scènes qu’on imagine plus chez un Nicolas Pages dans ses alpages suisses – ainsi dans Je mange un œuf –, des scènes touchantes de la vie de tous les jours, à la fois dures ou juste belles et simples : un bouquet de fleurs joliment ajusté sur un bureau dans son nouvel appartement, rangé, décoré, qui contraste avec l’image de bad boy trash, bordélique et vulgaire qu’il aimait à donner, une étreinte à Frédéric après un verre de vin, des silences insistants sans être lourds de menaces, mais tendres et chargés d’affection au contraire. Le mauvais garçon aussi : imbu, orgueilleux jusqu’à l’ivresse, trash, drogué très dur – héroïne, on ne pensait pas -, les conséquences immédiates de sa vie sexuelle débridée, le rendant sexuellement indisponible, lui qui aime à se dépeindre comme une machine de sexe au cours de ses livres. L’image « d’invincibilité » savamment forgée de son vivant s’efface peu à peu et laisse place à un humain, simple, traversé de contradictions : des « Va-t’en… Reviens… Reste… Disparais », incessants. Frédéric Huet alterne pudeur et impudeur, dans ce récit, laissant découvrir une personne qui, quoique très érudite et intelligente, n’en avait pas moins un ancrage profond dans la culture populaire – Eurythmics, Depeche Mode, Axel Bauer, Mylène Farmer, etc., comptaient parmi ses goûts. Quelqu’un d’exigeant, aussi, en tout : qualité des relations, sûreté du goût – le sien, celui des autres -, intelligence et culture exigées. Et encore une fois, l’auteur brosse le contraste saisissant avec ses aspirations à la simplicité. Mais aussi à la fusion, ainsi l’envie d’arrêter le préservatif, pour qu’enfin cessent les frontières entre ceux qui s’aiment. Et que l’auteur refusera, ce qu’il l’expliquera très bien. Un portrait en creux bien différent du bon client, du monstre médiatique des plateaux télé et de la presse. Un personnage complexe, à la fois dur, attachant, et émouvant, décrit par un œil amoureux qui repose souvent la même question au centre de Cet amour-là : qui Frédéric Huet aime-t-il ?, l’écrivain, l’homme public et médiatique, ou l’homme, simple et plus fragile qu’il n’y parait, derrière sa carapace ?

Le livre ne s’étend pas, et c’est heureux, sur la mort même de son sujet, mais plutôt, sur sa nature, pleine de vie, jusqu’à la destruction, volontaire : casser, détruire, dit-il, ce qui (le) rend heureux, rendre le mal pour celui qu’on a reçu ou subi, même seulement pensé avoir subi. Il ne s’attarde pas non plus sur l’enterrement en deux parties, une première avec la communauté juive de Paris, et l’autre, ensuite, avec tout ce que GD comptait d’amis et d’admirateurs, freaks en tous genres, créatures, tatouées, percées etc. Le seul à avoir, paraît-il, été correct dans son hommage fut Timothy Madesclaire : de lui non plus il n’est pas beaucoup question dans ce livre. Ni la phrase qui complète son nom d’écrivain sur sa pierre tombale : « J’ai toujours été pour tout être. GD. » Et le livre de se conclure sur une pirouette qui à elle seule peut résumer toute la complexité, autant que l’ouverture du personnage principal : l’absence de point final est-elle intentionnelle ou non ? Je me garderais bien de répondre.

4/5.

livre guillaume dustan par frederic huet

  • LIENS

Papier : de €13.30 à €15.00 à : LC Editions – AmazonFnacGibert

Numérique : €6.49 : ePagineGibert – Immatériel – Numilog

  • ACTUS LC Editions
    Rencontre avec Érik Rémès (Barbares), Clarisse Mérigeot (Lettre à Pauline Pantocrator) et Jean Laurent Poli (Peut-on aimer une morte?)samedi 17 et dimanche 18 mars à partir de 14 heures > Agora Presse – 19, rue des Archives, Paris 4e

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Catégories : Actu, Amazin people, Livres
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Un commentaire à “Chronique – Frédéric Huet « Guillaume Dustan »”

  1. Hélène L. LN dit :

    A la lecture ce cette chronique, je suis soufflée : tu donnes vraiment envie de découvrir ce livre, en ne cachant pas la difficulté du sujet.

    Bravo !

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